Jean-Paul Sartre et le 1 rue le Goff

Il y a tout juste un siècle, la famille de Jean-Paul Sartre s’installait au numéro un de la rue le Goff. Pour célébrer cet événement, nous avons affiché une citation de son livre « les Mots » à l’entrée du Retour à la Terre Rive Gauche qui se situe… au 1 rue le Goff.



Dans « les Mots », l’autobiographie dans laquelle il analyse son enfance, Jean-Paul Sartre situe son arrivée rue le Goff à l’année 1911 :

Du reste, Charles ne peut se permettre qu’une pointe délicate de chauvinisme: en 1911 nous avons quitté Meudon pour nous installer à Paris, 1 rue Le Goff; il a dû prendre sa retraite et vient de fonder, pour nous faire vivre, l’Institut des Langues Vivantes : on y enseigne le français aux étrangers de passage.

Jean-Paul Sartre vit alors avec sa mère, veuve, chez ses grands parents maternels, Charles Schweitzer et Louise Guillemin.

La citation que nous avons affichée résume bien l’importance de la période vécue par Jean-Paul Sartre rue le Goff. Elle est extraite du paragraphe suivant :

Ainsi s’est forgé mon destin, au numéro un de la rue Le Goff, dans un appartement du cinquième étage, au-dessous de Goethe et de Schiller, au-dessus de Molière, de Racine, de La Fontaine, face à Henri Heine, à Victor Hugo, au cours d’entretiens cent fois recommencés: Karl et moi nous chassions les femmes, nous nous embrassions étroitement, nous poursuivions de bouche à oreille ces dialogues de sourds dont chaque mot me marquait. Par petites touches bien placées, Charles me persuadait que je n’avais pas de génie. Je n’en avais pas, en effet, je le savais, je m’en foutais; absent, impossible, l’héroïsme faisait l’unique objet de ma passion: c’est la flambée des âmes pauvres, ma misère intérieure et le sentiment de ma gratuité m’interdisaient d’y renoncer tout à fait. Je n’osais plus m’enchanter de ma geste future mais dans le fond j’étais terrorisé: on avait dû se tromper d’enfant ou de vocation. Perdu, j’acceptai, pour obéir à Karl, la carrière appliquée d’un écrivain mineur. Bref, il me jeta dans la littérature par Se soin qu’il mit à m’en détourner: au point qu’il m’arrive aujourd’hui encore, de me demander, quand je suis de mauvaise humeur, si je n’ai pas consommé tant de jours et tant de nuits, couvert tant de feuillets de mon encre, jeté sur le marché tant de livres qui n’étaient souhaités par personne, dans l’unique et fol espoir de plaire à mon grand-père. Ce serait farce: à plus de cinquante ans, je me trouverais embarqué, pour accomplir les volontés d’un très vieux mort, dans une entreprise qu’il ne manquerait pas de désavouer.